L
: Qu'est-ce que la " maïeutique", (livre
Pastels page 14) ?
SC
: La maïeutique, je crois qu'au départ
c'était le mot grec pour désigner l'acte
de la sage-femme pour faire accoucher. Socrate ensuite
a repris ce terme pour désigner sa façon
de procéder lorsqu'il entreprenait de faire accoucher
d'eux même les personnes qu'il soumettait a son
questionnement. C'est en quelque sorte une métaphore
de l'acte d'accouchement physique transposé au
niveau de l'âme pour faire venir ce qui n'est pas
encore…pas encore trouvé ou découvert;
ou bien à redécouvrir en commençant
par la reconnaissance ou la reconquête des émotions
de l'enfance enfouis dans l'adulte que nous sommes devenu.
En fait, on peut donner comme définition de la
maïeutique, que c'est l'art d'accoucher de soi-même.
C'est le titre de la première sculpture que j'ai
fait au début des années 80. Il me semblait
naturel de donner ce titre à cette sculpture. Tout
d'abord parce qu'elle représente une femme qui
est sur le point d'accoucher et ensuite parce que c'est
le départ pour moi d'une nouvelle … existence
en même temps que la découverte de la création.
IL
: Comment s'explique le choix de vos couleurs ?
SC
: A la fin des années 80, j'ai commencé
à mettre des couleurs dans mes sculptures. Je me
limitais alors aux trois couleurs primaires ; le jaune,
le bleu et le rouge. Pourquoi ces trois couleurs ?
Parce que cela correspondait à l'époque
à une quête de l'origine … une quête
de l'essentiel. C'est l'époque des grandes mères
et les couleurs primaires sont les trois couleurs à
partir desquelles on compose toutes les couleurs qui existent.
Il me semblait nécessaire de peindre mes grandes
mères qui pour moi se situaient au début,
à l'origine de toute l'humanité… de
les peindre précisément de ses trois couleurs
originelles.
Ensuite mon travail a évolué, je me suis
orienté vers les expressionnistes et les néo-expressionnistes
et … j'ai élargi le choix de mes couleurs,
je l'ai étendu a des couleurs… pour moi plus
représentatives des émotions qu'on a du
mal à contenir, proche du dégoût ,
proche de la nausée et même temps de la chair
ou plutôt de la symbolique de la chair… ainsi
donc sont apparues des couleurs comme le vert ... le rose…
évocatrices vraiment pour moi de la chair ... douloureuse.
Le rouge aussi encore ... mais cette fois non-plus, pour
la symbolique de la couleur originelle, comme je la prenais
alors dans les couleurs primaire mais plutôt comme
métaphore… du sang. Maintenant sur mes dernières
sculptures en bois, il y a uniquement du rouge et du noir.
Entre temps il y a eu aussi le travail sur les pastels
avec toutes les couleurs utilisées mais principalement
le rouge, le jaune et le bleu encore là. Parce
que se sont des couleurs qui… permettent vraiment
de représenter, d'exacerber des sentiments et des
émotions… parce qu'elles sont très
percutantes… très fortes. En même temps
il y a eu aussi les grandes acryliques, les grandes têtes
en dissolution, se sont des peintures qui sont principalement
en rouge et noir. Les dernières sont uniquement
en noir.
IL
: Après la sculpture, la peinture pourquoi avoir
choisit les pastels comme médium ?
SC
: Tout d'abord il y a deux sortes de pastels ; les
pastels gras et les pastels secs. Moi je me sers de pastels
secs, les pastels gras sont les pastels par exemple qu'utilisait
Basquiat dans ses peintures. Moi je prends les pastels
secs qui sont à base d'argile. J’ai choisi
ce médium pour plusieurs raisons…
La première c'est parce que les pastels secs s'apparentent
à l'aquarelle .C'est-à-dire ce sont, c'est
un médium qui servait à l'époque
pour faire, composer des tableaux très académiques
... qui se limitaient à des paysages, à
des bouquets de fleurs, à des portraits réalistes,
des choses comme ça. C'est très jubilatoire
de se servir, d'utiliser ces pastels pour une utilisation
exactement à l'opposé de ce pourquoi ils
étaient prévus au départ.
Lorsque je dessine, c'est avec beaucoup de violence ;
j'ai tendance à maltraiter le papier, les bâtonnets
de pastels, à les écraser, a taper sur le
dessin , a donner des coups de poings sur la feuille de
papier. J'ai l'impression qu’il se passe plusieurs
choses chez moi à ce moment là, lorsque
je suis en train de dessiner comme ça. D'abord
le sentiment de se libérer de toutes les entraves
et de toutes les contraintes… sociales. C'est-à-dire
de pouvoir faire ce que je veux avec eux, alors que normalement
je devrais m'en servir pour ce, …pourquoi ils étaient
prévus au départ, c'est-à-dire avec
beaucoup de délicatesse… et de retenue, etc.
Donc c'est une façon d'aller un peu contre…
ce qui est établi, de pouvoir… d'avoir le
luxe de pouvoir à cet endroit là, faire
ce que je veux avec les contraintes en général.
Ca symbolisme peut-être pour moi les contraintes
et les limites de la société, que je peux
alors faire voler en éclats pendant le laps de
temps où je dessine… avec ces pastels.
Ensuite, une autre raison au moins du fait que j’utilise
ce médium, c’est que lorsque je les emploi
de cette manière… cela se rapproche beaucoup
de la sculpture. C'est-à-dire qu'il y a beaucoup
de blanc… je laisse beaucoup de blanc. C'est une
façon ainsi de pouvoir sculpter les couleurs, plus
que de faire de la peinture. Les pastels permettent de
faire une sculpture de couleur parce que se sont des pigments
purs et on peut les mettre, les disposer comme ... la
lumière se réfléchit sur les formes
des sculptures. C'est la deuxième raison. La troisième
raison, c'est que c'est très rapide, c'est-à-dire
qu'on peut aller très vite avec des pastels et
comme je travaille sur des modèles vivants, que
j'interprète. J'essaie de capter leur émotion
et c’est cette émotion que j'essaie de fixer
sur le papier. Ca me permet d'aller excessivement vite,
et on peut terminer un dessin aux pastels très,
très rapidement. Dès qu'il est finit, on
peut le jeter par terre et en recommencer un autre, sans
avoir à laisser sécher, sans avoir à
s'occuper de problème pratique comme ça…
qui entraveraient la sortie de l'émotion que suggère
le modèle et que j'essai de capter immédiatement
IL
: Pourquoi cette boulimie de travail ?
SC
: Je crois que c'est … pour… lutter contre
l'angoisse d'exister tout simplement. Donc j'essaie de
remplir, de remplir mon existence le plus que je peux
de création, parce que pour moi la création
c'est l'acte essentiel ... c'est l'acte avec un grand
A de l'existence… et l'existence m'angoisse tellement
que je n'ai trouvé que ce moyen pour parvenir à
un compromis entre elle et moi; entre l'existence et moi…
il y a la création. Voilà c'est le seul
compromis que j'ai trouvé pour pouvoir …
mener mon existence… jusqu'au bout.
IL
: Pourquoi cette absence de 1993 à aujourd'hui
?
SC
: En 1993 j'ai pris la décision de
travailler uniquement pour moi , et de ne plus montrer
mon travail ou très rarement. Je recommence seulement
maintenant à remontrer mon travail. Cela signifie
qu'il y a eu sept années de travail … solitaire
dans l'atelier. Sept ans, il paraît que c'est la
durée que prennent toutes les cellules de notre
corps pour ce renouveler. Peut-être qu'au bout de
sept ans on est finalement un nouvel homme. J'avais besoin
je crois d'accéder à quelque chose de plus
profond, de différent et d'inconnu chez moi. Et
pour aboutir à ce que je voulais, il m’a
été nécessaire… de ne pas être
soumis à la censure, aux contraintes et aux jugements
d'autrui. Je me suis donc astreint et concentré
sur ce travail de recherche… et de recherche pure.
IL
: Avez-vous aujourd'hui, l'impression d'avoir progressé
dans votre art ?
SC
: C'est une question un peu embarrassante.
D'abord il y a deux notions a dégager dans la question;
la notion de progrès qu'il faut définir
et la notion d'art, de mon art. D'abord le progrès;
est-ce qu'on peut progresser dans sa création,
dans sa vie et dans l'existence? C'est cela le problème,
est-ce qu'il y a une possibilité de progrès
dans la vie, dans notre conscience et dans le monde …
est-ce que l'homme peut progresser et donc, est-ce qu’il
est perfectible ?
C'est une vaste question cela implique si on y adhère
qu'il y a un sens… que la vie a un sens vers lequel
on tend. C'est seulement à cette condition qu'on
peut parler de progrès. Alors là, à
cet endroit si je peux dire… il y a deux thèses
qui se heurtent chez moi ; une première qui fait
que je trouve tout absurde sans queue ni tête, et
que j'ai l'impression qu'on fait ce qu'on peut, un point
c’est tout . Donc si on fait de la création
c'est parce que … finalement… c'est une façon
de nous permettre de souffrir un peu moins dans l'existence
et d'avoir une action, une petite action sur l'extérieur,
par simple besoin … de distraction. En désordre,
et dans ce cas, sans aucun notion de progrès…
et puis ensuite, autrement il peut y avoir une autre façon
de voir les choses. C'est de penser que tout…. tout
ça… a un sens… la vie, l'univers, l'homme…
le passage de l'homme sur la Terre. Qu’il y a une
raison à tout cela. Sans pour autant que ce soit
mystique, ou religieux. Mais que nous sommes là
pour faire évoluer les choses, pour aller vers
un mieux, se diriger vers une conscience plus… plus
ouverte et plus complète de nous même et
des processus de la nature, en fait … que nous sommes
là pour rendre … compréhensible ce
qui est transcendant actuellement et donc demain ? …
Peut-être ? Repousser un peu le mystère…
un peu plus loin… avec les outils dont nous disposons,
c’est-à-dire les langages,(orthographique
pour ce qui est formulé et les autres langages
pour ce qui est suggéré ou non-dit –
les sons, forme, couleur, geste etc…) et faire ainsi
que l’histoire, notre histoire aie un sens. Celui
qui consisterait, à mettre au jour la vérité.
La grande Vérité. La faire venir, la débusquer
ou bien la retrouver ? C’est ce qui nous permettrait
de comprendre pourquoi l'espèce est plus importante
que l'individu et ... pourquoi il faut que nous passions
par là et que nous contribuions à faire
avancer les choses. Mais je vous l’accorde c’est
une maigre consolation de croire à un sens si la
nécessité de ce sens nous reste tout de
même inconnu (du moins à notre époque).
Et pour revenir à la question du progrès,
ce serait donc la thèse selon laquelle il y a progrès
et orientation de l’histoire. Savoir qu'il y a un
progrès possible… Et je m'aperçois
en répondant à la question que en définitive,
l'art… enfin mon art, ma création c'est tout
simplement l'illustration, la mise en acte de la reconnaissance
de ce progrès … auquel j'adhère finalement
. Donc mon art c'est me mettre en progrès c'est-à-dire
de me mettre en devenir et d’essayer de me sortir
du fond de moi-même puisque je ne me connais pas
encore. Donc finalement, je ne conçois pas l'art
comme… une discipline, comme une école de
style mais plutôt comme l'un des plus efficace,
nous permettant de nous mettre en progrès. Nous
mettre en chantier, nous mettre en création nous-même
et… en devenir.
A partir de ce moment-là, si je peut dire que le
progrès est possible et puisque le but serait de
nous connaître davantage… je peux alors qualifier
mon art comme étant une façon de me mettre
en progrès… de me donner les moyens de mieux
me connaître parce que je peux exprimer par ce moyen
ce qui est habituellement hors langage. A cet instant
là, alors j'ai la certitude de progresser dans
mon art. Effectivement, j'ai l'impression de mieux me
connaître aujourd'hui et de mieux connaître
ce qui m'entoure que je ne le connaissais il y a dix ans
par exemple. Même si le fait de mieux m'appréhender…
et mieux appréhender l'extérieur peut me
donner l'impression que je sais moins de chose qu'avant
... puisque je peut être emmené à
remettre en question des choses qui étaient pour
moi établies alors... Et donc a douter davantage,
mais peut-être que ce doute là ... est plus
porteur de progrès.
IL
: Monticelli disait de votre travail « une sculpture
de Chavanis, c’est toujours le résultat d’un
double travail de production et de destruction…
» expliquez-nous cette démarche particulière.
SC
: Il y a dans l’acte de destruction de ce que
l’on a crée auparavant une sorte d’ascèse,
un peu comme si on parvenait ainsi à détruire
une partie de soi-même pour la reconstruire après,
plus tard, différemment.
Je conserve une trace de ce que j’ai détruit
(par le feu), et j’effectue un rangement ou un classement
de ces restes par années et par période
de création. Cela me donne un visuel, une sorte
d’objectivation de mon chemin ainsi que de ma transformation
intérieure.
IL
: Pouvez-vous définir « la femme »
Chavanis ? (…ses femmes étant des analogies
des forces fondamentales qui construisent l’humanité).
SC
: Définir « la femme »
c’est évidemment impossible… définir
« la femme Chavanis » c’est peut-être
un peu plus aisé, dans la mesure ou cela se limite
à l’implication et à la projection
de mes affects propres. Du moins si j’ai convenablement
interprété votre question.
Je dirais que la femme représente pour moi avant
tout l’origine. D’un coté de son sexe
c’est la vie qui est venue et de l ‘autre
coté (dans son ventre) c’est la vie à
venir, et la pré-vie. Chaque fois qu’une
femme nue pose pour mes pastels et que je l’observe,
je ne peux m’empêcher de songer à la
femme qui l’a conçue elle, et ainsi de suite,
a celle qui a conçue cette autre, et ainsi de suite…
jusqu’à attraper un vertige qui me ramène
à l’orée de l’humanité
et à l’origine de la vie. Ca donne la sensation
d’approcher l’infini. Vraiment…
C’est étrange et très fort comme impression…
Ensuite, les femmes transmettant la vie (et la mort avec!),
par le "médium" de la chair, …
la deuxième constatation, c'est que je suis construit
moi aussi de cette même chair. Donc, je peux dire
que lorsque j'interprète "la femme" dans
mes projection, c'est de moi qu'il s'agit. En fait, ce
sont uniquement des autoportraits, … je me sers
d'elle pour pouvoir me dire. Me dire et dire ce que je
ressens vis-à-vis de moi-même. Le dégoût
de ma chair et de cette condition humaine insupportable…
à mi-chemin entre l'animal et je ne sais quoi…
ainsi que l'errance que cela implique, … et la soumission
aux limites imposés par notre corps, … une
sorte de geôle indépassable… et éternelle.
IL
: Quel(s) message(s) ou responsabilité(s) endossez-vous
lorsque les gens regardent vos œuvres?
SC
: Probablement, l'obligation d'être
cohérent avec moi-même.
IL
: Quelle(s) prophétie(s) [ou morale(s)] faites-vous
de l'art contemporain?
SC
: L'art ne représente ou ne peux représenter,
que le degré d'évolution (ou l'impasse)
d'une civilisation ou d'une période dans l'histoire
d'une culture… peut-être l'art permet-il dans
certains cas d'anticiper légèrement, cela
dépend je crois plus de l'urgence de la situation
du moment qui rend nécessaire cette anticipation
bien plus que du "génie" des artistes
protagonistes.
En ce qui concerne la civilisation occidentale à
laquelle nous appartenons, ça n'est pas très
original de dire, que nous traversons une crise générale
du désir de nous projeter dans un avenir, que nous
anticipons comme déjà obsolète…
et que les grandes mutations des valeurs qui nous reliaient,
tout en nous contraignant alors… nous isole dans
un grand vide… le même que celui que nous
pouvons précisément observer et ressentir
dans la création contemporaine.
IL
: Est-ce que vous croyez en Dieu?
SC
: Le concept de Dieu (inventé par
les hommes) a une résonance douloureuse chez moi.
Car cela me renvoi immédiatement à mes limites
intellectuelles. Au même titre d'ailleurs que l'Idée
de fini ou d'infini, ou bien d'éternité,
ou encore aux notions de temps et d'espace… etc…
Ces concepts sont tout simplement "impensable"
c'est-à-dire qu'on ne peut les appréhender
du fait de leur transcendance. Il sont hors de la portée
de l'intelligence des hommes. "Ne se peuvent regarder
en face…" et produise chez moi l'effet d'une
"castration" , une sorte d'amputation morale
terrible…
IL
: Croyez-vous qu'être autodidacte dans le domaine
des arts soit une force?
SC
: Pour s'auto diriger, il faut effectivement
avoir une énergie intérieure importante…
je crois que c'est une évidence. En ce qui me concerne,
j'étais beaucoup trop révolté pour
suivre un cursus normal lorsque j'avais l'âge d'être
étudiant comme les autres.
IL
: Pourquoi préférez-vous vivre le processus
de la création dans la solitude?
SC
: Parce qu'on ne peut le vivre autrement.
IL
: Que souhaiteriez-vous si une fée vous accordait
trois souhaits?
SC
: Un seul me suffirait: être Dieu (au
sens commun), ce qui me permettrait de créer un
autre monde dans lequel il n'y aurait pas de souffrance.
IL
: Gérard Xuriguera écrit à propos
de votre travail: " Il y a là, la volonté
de dire l'homme dépouillé de ses attributs
sociaux dans sa vérité première"
Quelle est-elle cette vérité première?
SC : Nous avons tous un masque,
"une persona" comme disaient les grecs…
une personnalité derrière laquelle nous
cacher et nous défendre si besoin est… et
qui nous supporte. Moi ce qui m'intéresse c'est
la partie caché de l'iceberg de la conscience.
Je suis convaincu que c'est la que se trouve l'essentiel
de l'être humain… même si on ne trouve
rien de consistant à cet endroit… mais surtout
de l'errance et de la dérive. C'est pourtant là
que nous sommes… coincés… entre l'animal
et l'absolu.
LM
: Que pensez-vous de la phrase suivante, qui semble être
une des plus caractéristique de la découverte
de marcel Duchamp? : " Toute innovation picturale
significative est un échec selon les critères
picturaux antérieurs et une réussite anticipée
selon les critères quelle même instituera."
SC
: Je trouve que cette phrase reflète
tout à fait l'esprit Duchamp elle est très
intéressante et…. complexe, lorsqu'il s'agit
de tenter de l'interpréter. Il me faut développer
un minimum pour pouvoir expliquer ma pensée concernant
cette assertion. Dans cette phrase il y a beaucoup de
logique, un peu trop peut-être. A tel point qu'elle
m'apparaît assez … perverse. Si on considère
le premier terme uniquement et qu'on s'occupe de la première
prémisse " Toute innovation picturale est
un échec selon les critères picturaux antérieurs."
Je crois qu'on devrait et pourrait dire exactement le
contraire. A savoir que toute innovation picturale ne
peux être réussie en tant qu'innovation que
par rapport à des critères antérieurs.
Autrement dit, il ne peut y avoir de neuf et d'inédit
que selon des critères antérieurs permettant
de juger et de mesurer la distance entre ce qui est, qui
était et ce qui vient et qui sera.
En fait, toute innovation perçue à travers
des critères nouveaux ne ferait pas de neuf, mais
produirait de la continuité. Pour faire du neuf,
il me semble qu'il faut d'abord de l'ancien comme repère
et comme base permettant de définir ce qui innove.
Alors si on considère la phrase dans son ensemble
maintenant, c'est plus compliqué. Cela fonctionne
un peu comme un syllogisme avec les défauts et
les limites inhérents aux syllogismes. Je veux
dire, lorsqu'on affirme certaines choses et que d'autres
choses que celles posées a priori en découlent
logiquement par la suite. Donc premièrement "
Toute innovation est un échec selon les critères
picturaux antérieurs " cela suggère,
sans être dit, en non-dit, que toute innovation
serait une réussite selon les critères à
venir. Et donc en déduire que toute innovation
est une réussite anticipée selon des critères
anticipés … à instituer.
En
fait le terme le plus important cette affirmation résumant
la pensée de Duchamp est le dernier : instituera.
C'est là que s'effectue le glissement déductif
de la transposition du syllogisme c'est là que
tout s'embrouille et tout perd du sens C'est à
cet endroit du raisonnement que sont restés "
coincés" les élèves de Duchamp
. C'est à dire échec de l'innovation s'il
y a critère antérieur et réussite
de l'innovation s'il y a un critère nouveau. Mais
critère nouveau à instituer. Tout le problème
c'est l'institution de ces critères nouveaux, qui
les instituera ?
"La réussite anticipée selon les critères
qu'elle même instituera", la réussite
anticipée n'a pas encore d'existence, puisqu'elle
est… à venir; cela reviens à dire
que c'est donc l'artiste qui instituera … L'artiste
tout seul ?
Un
individu peut décider bien sûr tout seul
qu'il l'institue de nouveaux critères mais pour
qu'ils soient institués réellement il faut
une institution pour les reconnaître durablement.
Il n'y a donc pas une seule condition unique et nécessaire,
la volonté d'instituer de nouveaux critères
pour qu'ils le soient, comme le préconise l'affirmation
dont nous nous occupons. Mais plutôt l'obligation
de satisfaire d'abord à la société
qui va instituer. Et deuxièmement, au temps qui
permettra à la société d'authentifier
cette institution, cette démarche comme étant
réellement novatrice. C'est à dire porteuse
de connaissance et de vérité supplémentaire
par rapport aux définitions antérieures
et non phénomène de mode ou nouvel académisme
sans contenu. Je veux dire simplement qu'il ne suffit
pas uniquement d'aligner de nouvelles définitions,
de nouvelles règles arbitraires. Mais bien sûr,
il s'agit à chaque fois, pour que ce soit digne
d'intérêt et significatif, d'acquérir,
d'appréhender autrement donc un peu mieux et davantage
la conscience de nous même et du monde.
Je
vais vous donner quelques illustrations.
Lorsque le cubisme est institué, par la société,
ce n'est pas parce que Picasso a décidé
de mettre une bouche à la place du nez gratuitement,
mais parce qu'il a mis à jour les limites de la
représentation de la réalité, véhiculée
jusqu'alors et interprété par les hommes
en deux dimensions sur la toile.
Lorsque Duchamp par exemple, lui-même expose son
urinoir, son acte à un sens démystificateur.
Démystifier l'œuvre muséale et porter
à la lumière cette magie qu'acquiert tout
objet, même le plus insignifiant lorsqu'il est exposé
et théâtralisé.
Pour
conclure, Duchamp se moquait de tout, et s'amusait à
faire émerger le côté dérisoire
de chaque chose, et… on retrouve finalement beaucoup
de son insolence dans la phrase que vous m'avez proposer
de commenter. Duchamp souhaitait transgresser ce qui était
institué, et rendu par la même intouchable.
Mais, je trouve qu'il est bien regrettable que sa prise
de risque, et son questionnement en ce sens, n'aient finalement
pas conduit à ce qu'il souhaitait. Puisque nous
savons maintenant après sa disparition, que cela
a eu parfois l'effet inverse et que la sacralisation et
l'institution du n'importe quoi pour le n'importe quoi,
et la reconnaissance de ces "nouveaux critères"
par le pouvoir public et l'argent, le marché de
l'art (uniquement puisque ce sont à ces deux "
partenaires" que se réduise l'institution
aujourd'hui ) a eu pour but finalement de créer
une nouvelle institution encore plus rigide, encore plus
académique et peut-être encore plus bourgeoise
et limitante que celle que Duchamp a voulut démonter.
Interview
CHAVANIS par Isabelle LEMAY 15/10/2000