
Chavanis
Vanités contemporaines
«
Suspension : acte de sublimation motivé
par la nécessité
d’exprimer
la fonction inassumable (sic) pour chaque être humain
de supporter sa propre condition » écrit Chavanis,
lorsqu’on lui demande de justifier son œuvre…
Aux Compressions de César et aux Accumulations d’Arman,
qui, durant la deuxième moitié du XXe siècle,
ont incarné la violence et l’absurdité
du monde moderne, profiteur et consommateur, Chavanis répond
donc, en entrant dans le XXIe siècle, avec des Suspensions.
Il ne s’agit plus de témoigner des effrois
suscités, après la deuxième guerre
mondiale, par l’industrialisation généralisée
de l’Occident (généralisation ayant
même envahi le domaine jusqu’alors sacré
de la Mort). Il s’agit d’incarner l’impossible
évasion propre à la condition humaine.
Structures
métalliques autoportantes, poulies plus ou moins
minuscules, filins d’acier… Chacun des objets
mis en suspension par Chavanis est affiché en tant
que tel. Sa silhouette est tributaire de sa mécanique,
telle la structure d’un bâtiment – le
Centre Pompidou notamment – dessiné par l’architecte
Renzo Piano. Il ne s’agit pas d’évoquer
la volatilité des âmes mais de souligner la
pesanteur des hommes. « Le corps
est un parasite pour l’âme » : Chavanis
aime cette phrase de Jean Cocteau. « Je trouve l’existence
pratiquement insupportable », dit-il. « Avoir
une conscience et supporter la réalité du
monde, ce n’est évident pour personne. Le corps,
la chair, le squelette, les excréments, sont notre
première prison. Seules les illusions nous permettent
de tenir. Le réel, c’est la conscience de la
présence au monde. La conscience de notre
fragilité fait notre force ».
«
Il faut enlever les artifices, les illusions, être
conscient de l’absurdité de l’existence»….
Chavanis est un romantique. Son parcours
de sculpteur, autodidacte, en témoigne. Les «
sortes de grandes mères, bonnes, symboliques »,
qu’il peignait et modelait, il y a vingt ans, se sont
rapidement « vidées. Elles sont devenues expressionnistes.
Leurs sexes saignaient, chargés de tout le pathos
que j’avais au fond de moi-même. Et finalement
j’ai taillé des hommes en bois, à la
tronçonneuse. Je suis alors passé dans un
registre symbolique ». À suivi une période
d’écriture, pour le théâtre notamment,
et de photographie, consacrée à portraiturer
des femmes fortes, plantées dans des fauteuils. Puis
s’est imposée une nouvelle approche de la sculpture,
plus mentale. Depuis, « l’atelier est nomade,
chez un ferrailleur ou un industriel. C’est un carnet
de croquis, surtout, un travail intellectuel, d’abord.
Le reste est fabriqué avec l’assistance d’artisans.
Mon travail, c’est le dessin ».
Mais
attraction terrestre, quand tu nous tiens… Considérées
comme trop lourdes, les œuvres anciennes, longtemps
demeurées au secret de l’atelier, ont été
méticuleusement broyées ou brûlées
par leur auteur, puis tamisées et conditionnées.
Dans sa campagne, sur les hauteurs de Monaco, Chavanis a
allumé de grands feux. Un pour les sculptures, un
autre pour trois ans de pastels, un troisième pour
les peintures… Des réceptacles, en matière
plastique noire souple, ou en plexiglas transparent à
angles droits, emplis de poussières ou de débris,
sont devenus la matière première des nouvelles
sculptures. « Après les avoir réduites
à l’état de cendres et enfermées
dans des reliquaires hermétiques, la mémoire
des anciennes œuvres se retrouve en état d’apesanteur
et d’intemporalité. Il s’agit de signifier
que l’on ne peut mieux tenter de traduire et d’exprimer
le néant et l’idéal supporté
par nos consciences, que par la conservation de leurs traces
». En 1992, a surgi la première Suspension
d’œuvres détruites. Face à elle,
comme face au tombeau d’un soldat inconnu, à
la photographie d’un ancêtre oublié,
à un monochrome de Soulages ou à une installation
de Boltanski, l’esprit du passant vagabonde. Mélancolique,
il imagine une présence conforme à ses désirs
ou à ses inquiétudes du moment. Toute trace
anonyme devient instantanément la nôtre. Toute
destruction fait la part belle au mystère.
« C’est davantage la mémoire
qui m’intéressait, et la notion de renaissance.
Comme lorsque j’observe le germe pimpant d’une
pomme de terre ratatinée »…
«
Je suis plutôt un obsédé de la vérité
première, de l’origine, même si, plus
on s’en approche, plus elle change… Même
quand on connaît toute une histoire, on contemple
un vide, on constate un manque,
inspirateur de désir, comme dit
Lacan. Je mets mon manque, inhérent à l’existence,
en situation ». Perdurer tout en n’étant
plus, tel, est le concept ici incarné. « C’est
la conscience qui porte (matériellement)
le corps et ses débris et non l’inverse. Une
conscience sans mémoire est essentiellement amputée.
J’ai suspendu des peluches ou des dents de lait de
mes enfants, parce que je savais qu’elles correspondaient
à une époque révolue. La conscience
de cela, de la perte, est insupportable.
Même les choses agréables deviennent insupportables,
parce qu’elles ne durent pas. Voyez par exemple certains
soirs d’été si parfaits, aux cieux si
extraordinaires»…
Lourd
aussi, le corps même de l’artiste, « la
bête qui est en nous » dit-il, dont les rogatons
– ongles, poils ou sécrétions –
ont été métamorphosés, à
partir de l’an 2000, en reliques à leur tour,
et utilisés comme modules de nouvelles sculptures.
Sublimation du chemin parcouru, du temps passé, si
chacune de ces nouvelles œuvres met en valeur la mémoire
des éléments manipulés, elle procède
simultanément à son asepsie,
du fait du conditionnement puis de la suspension mis en
œuvre. Tout souvenir est une trahison, semble dire
chacune de ces œuvres, tout comme le dit aussi une
série de photographies, tirées sur papier
glacé par l’artiste, réalisées
en 1997 et représentant des fruits au pourrissement
avancé. Toute survie oblige à la métamorphose.
Grand prêtre de la fuite du temps, Chavanis donne
aux reliques qu’il met en scène une allure
clinique, digne des dispositifs rendant hommage à
la stérilité, imaginés
au début de la modernité par Marcel Duchamp,
et déclinés un demi-siècle plus tard
par le nouveau réaliste Jean-Pierre Raynaud, grand
amateur de carrelages impeccables. Tout est ici brillant,
poli, immaculé, telle la paillasse d’un laboratoire
; celle d’une morgue. Chavanis est un néo-nouveau-réaliste
(sic), 80 degrés au-dessus de Dada aurait dit le
critique d’art Pierre Restany, s’il était
encore parmi nous. Et tout comme Raynaud coula du béton
dans des pots de fleurs afin d’en neutraliser à
jamais la fertilité potentielle, Chavanis dépose
un peu de son sperme dans du formol, puis l’enferme
définitivement dans un cube en plexiglas. «
C’est une manière de suggérer l’arrêt
de tout. Au suicide, j’ai préféré
l’idée de me tenir au bord du précipice
et de crier que je ne suis pas d’accord. Arrêter
symboliquement la vie pour souligner que l’individu
n’est rien, mais que la force vitale
est essentielle ; arrêter le monde symboliquement
», tel est le projet.
Dès 1998, les reliquaires ont été mis
en tension, à l’aide d’un système
de câbles et de contrepoids. La nature inerte des
restes mis en scène a été ainsi contrariée
par le dynamisme des lignes tracées dans l’espace,
résolument belles parce qu’exclusivement utiles.
Autre manière de dénoncer l’inertie
: les suspensions d’objets, débutées
en 2001 : sous un portique, suspendu à deux câbles,
une boîte en plexiglas fait office de balancelle.
À l’intérieur, un mixeur électrique,
parfait outil de brave ménagère, suit les
oscillements de son réceptacle. C’est absurde
et poétique. Ont surgi ensuite une batterie d’orchestre,
pendue à un étrange gibet rouge par trois
filins ; puis une énorme moto, accrochée par
la roue arrière et se balançant telle la carcasse
d’un bœuf dans un tableau de Rembrandt. Chavanis
parle à son propos d’objet « accidenté
dans son essence et sa réalité ». D’autres
expériences sont en cours. Depuis 2002, se balancent
aussi le nom de l’artiste, peint à la main
sur un poids de fil à plomb ; des tubes contenant
des pigments purs ; les œuvres d’autres artistes,
comme Ben ; etc. L’important étant désormais
moins ce que l’on suspend, mais le système
visant à suspendre toute chose…
Il manquait à l’art contemporain une révolution
en matière de nature morte. Dans le sillage de Marcel
Duchamp et des Nouveaux Réalistes, Chavanis est entrain
de l’accomplir. Ses vanités
sont les nôtres.
Françoise Monnin, Paris, octobre 2006.