Raphaël Monticelli

...Faire œuvre d'art ça n'est pas donner au monde une image esthétique de plus de l'expression de soi... c'est, à un moment donné d'une histoire, d'une vie, explorer le domaine de l'art tel qu'il est défini à ce moment là, l'investir, s'y investir, s'en charger, le transformer, s'en transformer... C'est avaler la totalité de ce que ce domaine propose, s'en charger, s'en grossir, ou s'en engrosser, c'est explorer ses matières, ses matériaux et ses outils, c'est y chercher ses émotions propres. Et avec ça travailler ou là-dedans travailler; et à la fin, surtout, le laisser autre qu'on l'a trouvé : et surtout pas aussi propre.

C'est cette ouverture là, cette faculté de voir, reprendre, travailler, retravailler, investir, essayer, faire et défaire, produire et briser, aller jusqu'au bout de chaque impulsion, se fourvoyer, rebrousser chemin, réessayer, tourner autour, mettre en œuvre, mobiliser, c'est cette sorte de folie de l'art là qui me fascine dans l'attitude et le travail de Stéphane Chavanis. L'atelier est plein d'influences ; ce qu'un œil a vu, Chavanis veut le voir, ce qu'une main a fait, le faire... Picasso s'installe là, produit reproduit, exploré, mis à distance, Picasso mais aussi Miro ou Giacometti, l'art nègre et l'art brut, ou encore les nouveaux réalistes, l'expressionnisme contemporain, le souvenir de Raysse, de Niki de Saint-Phalle comme l'écho de Combas ; l'art d'aujourd'hui comme celui d'hier, l'attention à l'objet comme à l'académie.

Chavanis, c'est d'abord de la sculpture... C'est la première chose qui apparaît aussi bien quand on se trouve dans son atelier que quand on s'attache à sa biographie ou aux documents qui lui sont consacrés. C'est de la sculpture du surgissement ou de la naissance. Depuis "la maïeutique"de 1979 jusqu'aux actuelles images de couples en passant par la série des grandes mères, le travail de Chavanis, c'est de la sculpture qui dit des naissances, des surgissements, des ajouts transformateurs. Les rapports que ces grandes figures peuvent entretenir avec certaines images millénaires de la femme et de la mère, la façon dont elles s'inscrivent dans une histoire collective et individuelle est suffisamment analysée par ailleurs...

Je souhaiterais, pour ma part, montrer en quoi cette partie la plus visible du travail de Chavanis résulte de profondes problématiques mises en œuvre dans des procédures complexes et fertiles.
Dès que l'on va y voir d'un peu plus près, apparaît qu'une sculpture de Chavanis c'est toujours le résultat d'un travail double de production et de destruction. Quand une œuvre paraît c'est que dix autres ont été détruits... Ce qui est occasionnel chez la plupart des artistes, ce qui est de l'ordre du spectacle ou de la tragédie dans certains cas, est, chez Chavanis, un mode de fonctionnement dans lequel il n'est de production possible d'une œuvre unique que dans la multiplicité des ébauches et des ratages qui doivent disparaître... Ce qui, d'une certaine façon laisse supposer que l'œuvre achevée doit masquer ses travaux d'approches, ou encore qu'il reste bien assez de l'approche quand on garde l'œuvre sous le regard, le savoir dans la tête et le faire dans la main.

La cohérence de l'attitude de Chavanis apparaît encore davantage quand, considérant de plus près le rapport au rejet ou au déchet, en raison du rôle qu'il joue dans la production sculpturale, on s'aperçoit qu'il est l'objet d'un attention particulière et régulière : la production de sculpture en terre, plâtre, résine et bronze, est en effet ponctuée par des travaux organisés autour de la récupération, objets usinés, bois, déchets divers qui peuvent donner lieu à des productions particulières, ou devenir prétexte ou motif à une série de sculptures... Dans cette attitude se conjuguent en fait deux aspects ; d'une part l'aspect exploratoire : Chavanis adopte cette attitude face à l'objet de récupération dans la lignée des grands mouvements de ce siècle, du dadaïsme et surréalisme jusqu'au nouveau réalisme ; d'autre part l'aspect perturbateur : les objets du déchet finissent toujours, dans l'imaginaire de Chavanis par former des personnages comme si dans toute chose, notamment celles que nous rejetons, il projetait sans cesse la figure humaine...

Faire oublier l'ébauche ou le ratage, donner forme humaine à la perte, voila qui peu à peu construit une poétique forte qui ne manque pas d'une certaine dimension tragique. Sculpter, pour Chavanis, c'est ajouter, c'est mettre de la glaise sur de la glaise, du plâtre sur du plâtre (et comment sortir de sa mémoire, quand on les a vus une fois ces plâtres qui ne sont pas des moulages ; et cet immense et premier plâtre de la maïeutique ou la matière est traitée comme de la glaise), c'est ainsi troubler le vide, le combler, c'est lutter contre le néant ou l'anéantissement ; c'est en même temps rendre au néant ce qui ne le trouble pas vraiment, et lui voler ce qui cherche à en réchapper... ces images brisées de nous-mêmes possibles. Toutefois, ce va et vient entre l'oeuvre le quelque chose et le déchet, le rien, l'anéanti ne se limite pas à une alternance dans le temps ; c'est à l'intérieur de chaque réalisation que cette opposition fait tension, et, sans doute, mouvement : elle y prend en fait plusieurs formes : opposition entre quelque chose et rien, entre le vide et le plein, entre le même et l'autre.

En fait une œuvre de Chavanis n'est jamais si forte que lorsqu'elle tient, dans un même lieu, cette conscience double dans laquelle l'objet se fait de ce qui pourrait ne pas être, comme c'est le cas de la série des grandes mères qui surgissent comme si elles étaient tirées du tas par un regard amoureux de la terre ; on imaginerait bien, à la limite de cette production, l'artiste prenant dans sa main un poids de terre, le posant sur le sol... et ce n'est rien, et soudain en voir ou en faire surgir l'oeuvre, ce quelque chose qui a rapport au corps et à la mère. Elle gagne une curieuse présence lorsque, comme dans la "femme araignée "elle se structure autour d'une absence, intègre le vide, et du rien fait quelque chose ; il y a, dans l'atelier, des travaux de fils de fer, jamais montrés, qui travaillent cet aspect des choses en méditant les leçons de sculpteurs comme Calder. Pourtant, il n'y a jamais, chez Chavanis, de pur problème formel : la forme semble toujours être la trace de tensions qu elles portent ou dévoilent...

Dans un sens, la forme tend toujours à faire signe. C'est l'une des raisons pour lesquelles je parlais de cette tension entre le même et l'autre dans l'oeuvre de Chavanis. C'est la tension entre les êtres, comme on le voit dans cette relecture du baiser de Picasso, qui donne lieu à une série de très douloureuses sculptures ; mais c'est aussi la tension entre soi et soi, que l'on ne voit jamais si bien que dans les œuvres d'apparent équilibre, celles où la répartition des espaces et des traits s'opère le mieux et où le fait que l'on soit de part et d'autre en présence du même, suggère que le même est forcement un autre puisque deux fois visible, de part et d'autre du miroir. Il me semble que c'est là encore, dans l'image du double et de l'autre moi qui fait que je peux douter d'être, l'un des axes autours desquels se développe la problématique de l'objet et du rejet que je mettais en tête de ma présentation.

Entre la construction et la destruction il y a place à la fois pour une action sur la matière et pour une réflexion sur le signe... Ce qui est visible dans certaines sculptures l'est davantage si l'on considère leur devenir et leur origine... Du côté de leur avenir, c'est le passage de la terre et du plâtre au bronze et à la résine. C’est le moment où l'artiste transforme son fait (le cheminement du tâtonnement productif) en définitif; et en reproductible ; c'est aussi le moment où l'on passe d'un faire personnel manuel à un faire plus social et plus usiné ; c'est enfin le moment où l'objet se fixe comme image et, dans sa reproduction possible, tend à devenir signe...

Toutefois ce va et vient de la matière au signe est davantage explorée par Chavanis dans l'origine que dans le devenir des sculptures, davantage dans les projets (des dessins) que dans les objets. Là encore, c'est dans la richesse de l'atelier que l'on s'aperçoit que ce qui semblait une préoccupation de sculpteur est peut-être d'abord un souci du dessinateur explorant des traces, recherchant, comme dans certaines sculptures il est vrai, l'élément minimum qui va rendre un rien visible.

C'est alors qu'une nouvelle dimension du travail de Chavanis apparaît ; si, selon toutes apparences Chavanis n a pas d attirance pour le travail particulier de la couleur, il vient et revient sans cesse au dessin ; dessin exploration des œuvres du passé, dessin de l'appropriation, dessin de l'étude du réel, la classique académie, dessin des projets de sculpture, mais aussi dessin reprenant une forme, sculptée ou non, et sans cesse la travaillant, la réélaborant, la tendant, l'épurant, l'abstrayant, passant du dessin à la trace et de la trace au signe, jouant sur ces dimensions, ses couleurs, explorant grâce à elle l'espace classique du dessin et de la peinture, papier ou toile, dans leurs différents formats, ou celui physique, du mur...

Voici un fait : rencontrer le travail de Chavanis, c'est voir à l'œuvre une énergie et un désir. Il y a, dans le rapport que cet artiste entretient avec l'art, quelque chose qui est de l'ordre d'une mystique de l'action, un peu comme l'on dit que l'on peut faire son salut par les œuvres... Cet agir s'ouvre à toutes les possibilités de la matière, comme à tous les aléas des objets ; il se développe dans tous les aspects du domaine artistique en investit toutes les époques, en explore toutes les figures avec une sorte de boulimie foncière ou de confiance désespérée."

Raphaël Monticelli