...Faire
œuvre d'art ça n'est pas donner au monde
une image esthétique de plus de l'expression
de soi... c'est, à un moment donné d'une
histoire, d'une vie, explorer le domaine de l'art tel
qu'il est défini à ce moment là,
l'investir, s'y investir, s'en charger, le transformer,
s'en transformer... C'est avaler la totalité
de ce que ce domaine propose, s'en charger, s'en grossir,
ou s'en engrosser, c'est explorer ses matières,
ses matériaux et ses outils, c'est y chercher
ses émotions propres. Et avec ça travailler
ou là-dedans travailler; et à la fin,
surtout, le laisser autre qu'on l'a trouvé :
et surtout pas aussi propre.
C'est cette ouverture là, cette faculté
de voir, reprendre, travailler, retravailler, investir,
essayer, faire et défaire, produire et briser,
aller jusqu'au bout de chaque impulsion, se fourvoyer,
rebrousser chemin, réessayer, tourner autour,
mettre en œuvre, mobiliser, c'est cette sorte de
folie de l'art là qui me fascine dans l'attitude
et le travail de Stéphane Chavanis. L'atelier
est plein d'influences ; ce qu'un œil a vu, Chavanis
veut le voir, ce qu'une main a fait, le faire... Picasso
s'installe là, produit reproduit, exploré,
mis à distance, Picasso mais aussi Miro ou Giacometti,
l'art nègre et l'art brut, ou encore les nouveaux
réalistes, l'expressionnisme contemporain, le
souvenir de Raysse, de Niki de Saint-Phalle comme l'écho
de Combas ; l'art d'aujourd'hui comme celui d'hier,
l'attention à l'objet comme à l'académie.
Chavanis, c'est d'abord de la sculpture... C'est la
première chose qui apparaît aussi bien
quand on se trouve dans son atelier que quand on s'attache
à sa biographie ou aux documents qui lui sont
consacrés. C'est de la sculpture du surgissement
ou de la naissance. Depuis "la maïeutique"de
1979 jusqu'aux actuelles images de couples en passant
par la série des grandes mères, le travail
de Chavanis, c'est de la sculpture qui dit des naissances,
des surgissements, des ajouts transformateurs. Les rapports
que ces grandes figures peuvent entretenir avec certaines
images millénaires de la femme et de la mère,
la façon dont elles s'inscrivent dans une histoire
collective et individuelle est suffisamment analysée
par ailleurs...
Je souhaiterais, pour ma part, montrer en quoi cette
partie la plus visible du travail de Chavanis résulte
de profondes problématiques mises en œuvre
dans des procédures complexes et fertiles.
Dès que l'on va y voir d'un peu plus près,
apparaît qu'une sculpture de Chavanis c'est toujours
le résultat d'un travail double de production
et de destruction. Quand une œuvre paraît
c'est que dix autres ont été détruits...
Ce qui est occasionnel chez la plupart des artistes,
ce qui est de l'ordre du spectacle ou de la tragédie
dans certains cas, est, chez Chavanis, un mode de fonctionnement
dans lequel il n'est de production possible d'une œuvre
unique que dans la multiplicité des ébauches
et des ratages qui doivent disparaître... Ce qui,
d'une certaine façon laisse supposer que l'œuvre
achevée doit masquer ses travaux d'approches,
ou encore qu'il reste bien assez de l'approche quand
on garde l'œuvre sous le regard, le savoir dans
la tête et le faire dans la main.
La cohérence de l'attitude de Chavanis apparaît
encore davantage quand, considérant de plus près
le rapport au rejet ou au déchet, en raison du
rôle qu'il joue dans la production sculpturale,
on s'aperçoit qu'il est l'objet d'un attention
particulière et régulière : la
production de sculpture en terre, plâtre, résine
et bronze, est en effet ponctuée par des travaux
organisés autour de la récupération,
objets usinés, bois, déchets divers qui
peuvent donner lieu à des productions particulières,
ou devenir prétexte ou motif à une série
de sculptures... Dans cette attitude se conjuguent en
fait deux aspects ; d'une part l'aspect exploratoire
: Chavanis adopte cette attitude face à l'objet
de récupération dans la lignée
des grands mouvements de ce siècle, du dadaïsme
et surréalisme jusqu'au nouveau réalisme
; d'autre part l'aspect perturbateur : les objets du
déchet finissent toujours, dans l'imaginaire
de Chavanis par former des personnages comme si dans
toute chose, notamment celles que nous rejetons, il
projetait sans cesse la figure humaine...
Faire oublier l'ébauche ou le ratage, donner
forme humaine à la perte, voila qui peu à
peu construit une poétique forte qui ne manque
pas d'une certaine dimension tragique. Sculpter, pour
Chavanis, c'est ajouter, c'est mettre de la glaise sur
de la glaise, du plâtre sur du plâtre (et
comment sortir de sa mémoire, quand on les a
vus une fois ces plâtres qui ne sont pas des moulages
; et cet immense et premier plâtre de la maïeutique
ou la matière est traitée comme de la
glaise), c'est ainsi troubler le vide, le combler, c'est
lutter contre le néant ou l'anéantissement
; c'est en même temps rendre au néant ce
qui ne le trouble pas vraiment, et lui voler ce qui
cherche à en réchapper... ces images brisées
de nous-mêmes possibles. Toutefois, ce va et vient
entre l'oeuvre le quelque chose et le déchet,
le rien, l'anéanti ne se limite pas à
une alternance dans le temps ; c'est à l'intérieur
de chaque réalisation que cette opposition fait
tension, et, sans doute, mouvement : elle y prend en
fait plusieurs formes : opposition entre quelque chose
et rien, entre le vide et le plein, entre le même
et l'autre.
En fait une œuvre de Chavanis n'est jamais si forte
que lorsqu'elle tient, dans un même lieu, cette
conscience double dans laquelle l'objet se fait de ce
qui pourrait ne pas être, comme c'est le cas de
la série des grandes mères qui surgissent
comme si elles étaient tirées du tas par
un regard amoureux de la terre ; on imaginerait bien,
à la limite de cette production, l'artiste prenant
dans sa main un poids de terre, le posant sur le sol...
et ce n'est rien, et soudain en voir ou en faire surgir
l'oeuvre, ce quelque chose qui a rapport au corps et
à la mère. Elle gagne une curieuse présence
lorsque, comme dans la "femme araignée "elle
se structure autour d'une absence, intègre le
vide, et du rien fait quelque chose ; il y a, dans l'atelier,
des travaux de fils de fer, jamais montrés, qui
travaillent cet aspect des choses en méditant
les leçons de sculpteurs comme Calder. Pourtant,
il n'y a jamais, chez Chavanis, de pur problème
formel : la forme semble toujours être la trace
de tensions qu elles portent ou dévoilent...
Dans un sens, la forme tend toujours à faire
signe. C'est l'une des raisons pour lesquelles je parlais
de cette tension entre le même et l'autre dans
l'oeuvre de Chavanis. C'est la tension entre les êtres,
comme on le voit dans cette relecture du baiser de Picasso,
qui donne lieu à une série de très
douloureuses sculptures ; mais c'est aussi la tension
entre soi et soi, que l'on ne voit jamais si bien que
dans les œuvres d'apparent équilibre, celles
où la répartition des espaces et des traits
s'opère le mieux et où le fait que l'on
soit de part et d'autre en présence du même,
suggère que le même est forcement un autre
puisque deux fois visible, de part et d'autre du miroir.
Il me semble que c'est là encore, dans l'image
du double et de l'autre moi qui fait que je peux douter
d'être, l'un des axes autours desquels se développe
la problématique de l'objet et du rejet que je
mettais en tête de ma présentation.
Entre la construction et la destruction il y a place
à la fois pour une action sur la matière
et pour une réflexion sur le signe... Ce qui
est visible dans certaines sculptures l'est davantage
si l'on considère leur devenir et leur origine...
Du côté de leur avenir, c'est le passage
de la terre et du plâtre au bronze et à
la résine. C’est le moment où l'artiste
transforme son fait (le cheminement du tâtonnement
productif) en définitif; et en reproductible
; c'est aussi le moment où l'on passe d'un faire
personnel manuel à un faire plus social et plus
usiné ; c'est enfin le moment où l'objet
se fixe comme image et, dans sa reproduction possible,
tend à devenir signe...
Toutefois ce va et vient de la matière au signe
est davantage explorée par Chavanis dans l'origine
que dans le devenir des sculptures, davantage dans les
projets (des dessins) que dans les objets. Là
encore, c'est dans la richesse de l'atelier que l'on
s'aperçoit que ce qui semblait une préoccupation
de sculpteur est peut-être d'abord un souci du
dessinateur explorant des traces, recherchant, comme
dans certaines sculptures il est vrai, l'élément
minimum qui va rendre un rien visible.
C'est alors qu'une nouvelle dimension du travail de
Chavanis apparaît ; si, selon toutes apparences
Chavanis n a pas d attirance pour le travail particulier
de la couleur, il vient et revient sans cesse au dessin
; dessin exploration des œuvres du passé,
dessin de l'appropriation, dessin de l'étude
du réel, la classique académie, dessin
des projets de sculpture, mais aussi dessin reprenant
une forme, sculptée ou non, et sans cesse la
travaillant, la réélaborant, la tendant,
l'épurant, l'abstrayant, passant du dessin à
la trace et de la trace au signe, jouant sur ces dimensions,
ses couleurs, explorant grâce à elle l'espace
classique du dessin et de la peinture, papier ou toile,
dans leurs différents formats, ou celui physique,
du mur...
Voici un fait : rencontrer le travail de Chavanis, c'est
voir à l'œuvre une énergie et un
désir. Il y a, dans le rapport que cet artiste
entretient avec l'art, quelque chose qui est de l'ordre
d'une mystique de l'action, un peu comme l'on dit que
l'on peut faire son salut par les œuvres... Cet
agir s'ouvre à toutes les possibilités
de la matière, comme à tous les aléas
des objets ; il se développe dans tous les aspects
du domaine artistique en investit toutes les époques,
en explore toutes les figures avec une sorte de boulimie
foncière ou de confiance désespérée."
Raphaël Monticelli