L’énigme de la chair - David Le Breton
La condition humaine est corporelle, il en va d’ailleurs de la saveur du monde. La pensée s’enracine dans la chair, de même que la chair est une pensée mise en œuvre. L’intelligence du corps rappelle que l’esprit n’est pas enfermé dans un segment privilégié de l’homme mais qu’il lui fait irréductiblement corps. L’interrogation lancinante sur soi implique de faire la part du corps, de regarder ses mains ou son visage en questionnant son identité. Mais jamais l’homme n’échappe à la chair, pour le meilleur ou le pire il lui doit ses mouvements, ses paroles, ses perceptions sensorielles, ses pensées, ou simplement la rencontre avec l’autre. Telle est la force de ces femmes nues photographiées par Stéphane Chavanis de percuter les standards de séduction et d’afficher des corps à la fois lourds et tranquilles, abandonnés, sans séduction aucune car elles sont sans désir à ce propos. Leur visage nous regarde, on sent l’attente sans être sûr que quelque chose viendra la combler. Celle-ci n’est pas le désir. Ces femmes nues ne sont en aucun cas en position d’accueil de l’autre, même si paradoxalement leur mouvement suspendu et insolite s’adresse à un autre. Elles sont en représentation, en témoignant non d’une pause mais d’une attente interrogative. La nudité est tolérable quand elle est neutralisée par le code et l’enfermement dans un lieu (une revue érotique par exemple), sinon le malaise qu’elle suscite aboutit à mettre en évidence les valeurs sociales qu’elles troublent, elle transforme le regardeur en voyeur. Ces images nues ne portent guère d’érotisme, ou plutôt elle le laisse en suspens, on n’y sent aucune invite, aucun sourire ne les rend attractives, ces femmes sont inquiétantes, rien dans leur attitude témoigne d’un accueil de celui qui les regarde. La sensualité est sans doute là mais par défaut.
La rupture avec la beauté instituée, celle dans laquelle se reconnaît l’ensemble de la société, est réalisée déjà depuis bien longtemps dans l’art contemporain, au moins depuis les Demoiselles d’Avignon de Picasso. La prépondérance de la chair existe déjà chez Bacon ou d’autres. L’ethnologie d’ailleurs nous rappelle l’arbitraire des valeurs de laideur ou de beauté selon les sociétés humaines et le temps de leur enracinement géographique. Loin de figurer des données objectives de la laideur ou de l’indifférence les femmes présentées par Stéphane Chavanis renvoient à un échantillon d’humanité où donc le désir et son absence ont leur place, de même que la lassitude ou l’ennui. Sont-elles belles ou laides, la réponse appartient à chacun au delà de la brutalité de la question soulevée par les images. Mais la réponse est souvent le malheur de la question comme le dit si bien Maurice Blanchot. Il faut donc savoir laisser suspendue l’interrogation et qu’elle poursuive son travail de sape dans la trame de nos certitudes.
Ces femmes ne sont corps que dans une perspective particulière qui fait du regardeur un voyeur déçu ou un juge. Au risque, bien entendu, s’il dit sa gêne ou son dégoût qu’on lui demande quelle apparence il offre au monde lui en terme de beauté ou de laideur, surtout s’il est nu. J’imagine que notre juge répliquera avec le ton de l’innocence outrée que lui même ne s’« abaissera » jamais à poser ainsi nu. Mais ce sera alors dans l’oubli de l’image qu’il donne aux autres dans l’intimité a
moureuse par exemple, sur les plages ou ailleurs. La mise à nu est toujours un équivalent symbolique de la mise à mort, elle exige donc au moins la reconnaissance de ce courage. Il en va de même de l’artiste qui s’expose par l’angle d’approche de son sujet. L’esthétique est toujours une éthique en œuvre. Le voyeur lui ne prend aucun risque, sinon celui du juger l’autre sur sa seule mise. Mais il est en principe épargné des remarques des autres à son égard puisqu’il se tient dans l’ombre, là où le courage n’a pas lieu d’être. Mieux vaut donc se taire et voir en ces femmes un miroir de ce que nous sommes.
Un indice de l’ambivalence de nos sociétés contemporaines, d’afficher partout des corps de top modèles, hommes ou femmes, dans lesquels nul ne peut se reconnaître, pas même parfois ceux qui ont posé pour ces images. Le corps incarne l’énigme de la présence, d’autant plus quand les codes sont rompus et que le regardeur ne peut simplement contempler là de splendides créatures aux poses lascives dont le sourire est une invite à les rejoindre. Et ces femmes que l’objectif de Stéphane Chavanis égrène devant nos yeux, le regard suspendu, en attente non d’une joie mais d’une tâche à accomplir qui les déconcerte plus ou moins même si elles font bonne figure ne le sont pas non plus. Elles émeuvent par le non-dit de leur histoire, cette manière tranquille de jouer avec l’accessoire fauteuil pour s’en emparer chacune avec son style, elles touchent par ce que l’on imagine d’elles, leur motivation à poser, la tristesse qui se lit parfois dans leur visage. Le corps est notre condition. Stéphane Chavanis nous rappelle avec force l’insoutenable fragilité de l’homme, sa dérision et sa grandeur, cette suprême élégance d’être à la fois tout et si peu de choses.
En plaçant opportunément une femme enceinte au seuil de la galerie de portraits qu’il nous propose, il nous dit aussi que nous venons d’un corps de femme et subordonne le parcours à cette image inaugurale. La rupture affichée avec la dernière prise nous interroge à la manière des vanités de la peinture de la Renaissance. Memento mori. Souviens toi que tu vas mourir. L’existence de chaque être humain est cet acheminement d’une humeur à l’autre, d’un corps à l’autre, car nous mêmes nous changeons. L’art ne réside jamais dans la flatterie à l’égard du monde mais dans l’ébranlement des certitudes et le rappel de la polyphonie de l’existence, la mise à nu des innombrables chausses trappes qui dissimulent l’ambivalence du monde. Les aspérités que nous ne voulons pas voir, il les impose au regard et à la sensibilité. « Celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite aucun égard », dit René Char. Comment la chair est-elle en nous une frontière ? La réponse est toujours entre ces deux pôles : « L’effroyable limite du corps humain » répond Kafka, « La géographie solennelle du corps », répond Eluard.

David Le Breton