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La
condition humaine est corporelle, il en va d’ailleurs
de la saveur du monde. La pensée s’enracine dans
la chair, de même que la chair est une pensée
mise en œuvre. L’intelligence du corps rappelle
que l’esprit n’est pas enfermé dans un
segment privilégié de l’homme mais qu’il
lui fait irréductiblement corps. L’interrogation
lancinante sur soi implique de faire la part du corps, de
regarder ses mains ou son visage en questionnant son identité.
Mais jamais l’homme n’échappe à
la chair, pour le meilleur ou le pire il lui doit ses mouvements,
ses paroles, ses perceptions sensorielles, ses pensées,
ou simplement la rencontre avec l’autre. Telle est la
force de ces femmes nues photographiées par Stéphane
Chavanis de percuter les standards de séduction et
d’afficher des corps à la fois lourds et tranquilles,
abandonnés, sans séduction aucune car elles
sont sans désir à ce propos. Leur visage nous
regarde, on sent l’attente sans être sûr
que quelque chose viendra la combler. Celle-ci n’est
pas le désir. Ces femmes nues ne sont en aucun cas
en position d’accueil de l’autre, même si
paradoxalement leur mouvement suspendu et insolite s’adresse
à un autre. Elles sont en représentation, en
témoignant non d’une pause mais d’une attente
interrogative. La nudité est tolérable quand
elle est neutralisée par le code et l’enfermement
dans un lieu (une revue érotique par exemple), sinon
le malaise qu’elle suscite aboutit à mettre en
évidence les valeurs sociales qu’elles troublent,
elle transforme le regardeur en voyeur. Ces images nues ne
portent guère d’érotisme, ou plutôt
elle le laisse en suspens, on n’y sent aucune invite,
aucun sourire ne les rend attractives, ces femmes sont inquiétantes,
rien dans leur attitude témoigne d’un accueil
de celui qui les regarde. La sensualité est sans doute
là mais par défaut.
La rupture avec la beauté instituée, celle dans
laquelle se reconnaît l’ensemble de la société,
est réalisée déjà depuis bien
longtemps dans l’art contemporain, au moins depuis les
Demoiselles d’Avignon de Picasso. La prépondérance
de la chair existe déjà chez Bacon ou d’autres.
L’ethnologie d’ailleurs nous rappelle l’arbitraire
des valeurs de laideur ou de beauté selon les sociétés
humaines et le temps de leur enracinement géographique.
Loin de figurer des données objectives de la laideur
ou de l’indifférence les femmes présentées
par Stéphane Chavanis renvoient à un échantillon
d’humanité où donc le désir et
son absence ont leur place, de même que la lassitude
ou l’ennui. Sont-elles belles ou laides, la réponse
appartient à chacun au delà de la brutalité
de la question soulevée par les images. Mais la réponse
est souvent le malheur de la question comme le dit si bien
Maurice Blanchot. Il faut donc savoir laisser suspendue l’interrogation
et qu’elle poursuive son travail de sape dans la trame
de nos certitudes.
Ces femmes ne sont corps que dans une perspective particulière
qui fait du regardeur un voyeur déçu ou un juge.
Au risque, bien entendu, s’il dit sa gêne ou son
dégoût qu’on lui demande quelle apparence
il offre au monde lui en terme de beauté ou de laideur,
surtout s’il est nu. J’imagine que notre juge
répliquera avec le ton de l’innocence outrée
que lui même ne s’« abaissera » jamais
à poser ainsi nu. Mais ce sera alors dans l’oubli
de l’image qu’il donne aux autres dans l’intimité
amoureuse
par exemple, sur les plages ou ailleurs. La mise à
nu est toujours un équivalent symbolique de la mise
à mort, elle exige donc au moins la reconnaissance
de ce courage. Il en va de même de l’artiste qui
s’expose par l’angle d’approche de son sujet.
L’esthétique est toujours une éthique
en œuvre. Le voyeur lui ne prend aucun risque, sinon
celui du juger l’autre sur sa seule mise. Mais il est
en principe épargné des remarques des autres
à son égard puisqu’il se tient dans l’ombre,
là où le courage n’a pas lieu d’être.
Mieux vaut donc se taire et voir en ces femmes un miroir de
ce que nous sommes.
Un indice de l’ambivalence de nos sociétés
contemporaines, d’afficher partout des corps de top
modèles, hommes ou femmes, dans lesquels nul ne peut
se reconnaître, pas même parfois ceux qui ont
posé pour ces images. Le corps incarne l’énigme
de la présence, d’autant plus quand les codes
sont rompus et que le regardeur ne peut simplement contempler
là de splendides créatures aux poses lascives
dont le sourire est une invite à les rejoindre. Et
ces femmes que l’objectif de Stéphane Chavanis
égrène devant nos yeux, le regard suspendu,
en attente non d’une joie mais d’une tâche
à accomplir qui les déconcerte plus ou moins
même si elles font bonne figure ne le sont pas non plus.
Elles émeuvent par le non-dit de leur histoire, cette
manière tranquille de jouer avec l’accessoire
fauteuil pour s’en emparer chacune avec son style, elles
touchent par ce que l’on imagine d’elles, leur
motivation à poser, la tristesse qui se lit parfois
dans leur visage. Le corps est notre condition. Stéphane
Chavanis nous rappelle avec force l’insoutenable fragilité
de l’homme, sa dérision et sa grandeur, cette
suprême élégance d’être à
la fois tout et si peu de choses.
En plaçant opportunément une femme enceinte
au seuil de la galerie de portraits qu’il nous propose,
il nous dit aussi que nous venons d’un corps de femme
et subordonne le parcours à cette image inaugurale.
La rupture affichée avec la dernière prise nous
interroge à la manière des vanités de
la peinture de la Renaissance. Memento mori. Souviens toi
que tu vas mourir. L’existence de chaque être
humain est cet acheminement d’une humeur à l’autre,
d’un corps à l’autre, car nous mêmes
nous changeons. L’art ne réside jamais dans la
flatterie à l’égard du monde mais dans
l’ébranlement des certitudes et le rappel de
la polyphonie de l’existence, la mise à nu des
innombrables chausses trappes qui dissimulent l’ambivalence
du monde. Les aspérités que nous ne voulons
pas voir, il les impose au regard et à la sensibilité.
« Celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne
mérite aucun égard », dit René
Char. Comment la chair est-elle en nous une frontière
? La réponse est toujours entre ces deux pôles
: « L’effroyable limite du corps humain »
répond Kafka, « La géographie solennelle
du corps », répond Eluard.
David Le Breton
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